Le lecteur, cet étranger
« Si, arrivant par hasard ou par erreur au cœur de la campagne padane, en été, on s'arrête pour l'écouter, on entendra e bruit du silence : des insectes dans l'herbe, les avions au-dessus des nuages et, entre les deux, des travailleurs invisibles, et les cris des enfants dans les cours, aphones comme des fantômes. Rien d'autre. Parce qu'on est un étranger. »
Fernando Camon, Jamais vu soleil ni lune, trad. Jean-Paul Manganaro, Gallimard, coll.folio, 1998, p.9.
Ces phrases constituent l'incipit du récit, sous le titre du premier chapitre « Qui est-il celui qui revient ? ».
Que nous disent ces phrases posées au seuil du récit de Ferdinando Camon ? Que le lecteur entre toujours par effraction dans un livre, il n'y est pas le bienvenu. Le territoire qu'il appréhende se présente à lui dans une clarté trompeuse et fourmille de signes qu'il ne sait pas déchiffrer, dont il ignore même la vie secrète. Cet égaré traverse la campagne toute bruissante d'êtres et d'objets inaperçus qui se dérobent obstinément à son approche, si bien qu'il reste là, incertain de ce qu'il croit comprendre, ne comprenant pas ou si mal, ou si peu, inéluctablement hors champ.