Rêves de mots
« Qu'est-ce qu'un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu'ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. »
Pascal Quignard, La barque silencieuse, Dernier royaume VI, Seuil, 2009, p.7.
(début du chapitre I)
« Où est la littérature qui permette à la Nature de s'exprimer ? Serait un poète celui qui pourrait enrôler vents et rivières à son service, afin qu'ils parlent pour lui ; celui qui clouerait les mots à leurs sens primitifs, comme les fermiers renfoncent leurs pieux que le gel a soulevés ; celui qui puiserait ses mots aussi souvent qu'il s'en servirait, les transplanterait sur sa page avec la terre adhérant à leurs racines ; dont les mots sont si frais et naturels qu'ils sembleraient se développer comme les bourgeons à l'approche du printemps, bien qu'ils reposent étouffés entre deux feuilles moisies dans une bibliothèque (…). »
Henry David Thoreau, De la marche, Mille.et.une.nuits, 2003, p.47.
Deux citations juxtaposées, l'une, de P. Quignard, l'autre de D.H. Thoreau, Deux conceptions du langage. Le premier célèbre l'incertitude des mots, le second projette l'utopie d'une langue transparente aux choses qu'elle nomme. Là où P. Quignard découvre le tremblement des signes, l'ermite de Walden rêve de mots enracinés sur la page encore pleins des saveurs et des senteurs de la vie.
La littérature fait la part belle à l'un et l'autre. On peut s'attarder sur ce mythe d'une langue originelle épousant le monde et le déployant avec une amoureuse fidélité, dans un élan spontané et naïf qui le révèle intact. On peut l'entendre car Jean-Jacques Rousseau en a fait un beau roman d'amour, La Nouvelle Héloïse. On peut aussi s'enfoncer dans la nuit des mots, de défaillance en défaillance aller à l'impossible, attendre le coup de grâce du jour ou guetter l'épiphanie d'une rencontre, interminablement.