Ecriture, exil

Publié le par Nema Revi

Réfléchir souvent à cette expérience singulière de la langue que font les exilés et que rapporte fort bien Jean Mattern dans son roman Les Bains de Kiraly1.

Les exilés savent bien ceci, il y a dans leur relation au pays nouveau, une attention un peu trop soutenue, un tremblé dans le geste qui trahissent la gorge serrée – l’angoisse passée, la crainte présente et l’espoir de commencer une autre vie - et qui diffèrent, une fraction de seconde, la réponse à une situation nouvelle. Dans cette latence, si infiniment brève soit-elle, s’engouffre le risque de l’altérité. C’est, si l’on veut, dans un simple échange oral, l’épreuve de la traduction dans une langue étrangère, même bien comprise, même bien maîtrisée. Cette hésitation ou cette incertitude dénonce le transfuge et c’est peut-être cette maladresse qui déchaîne parfois la moquerie, ou la cruauté, de certains autochtones. (Parfois un défaut de prononciation crée une différence pour l’oreille aisément repérée. Mais un simple délai dans les réactions signale tout autant une fêlure qui peut apparaître alors comme une faiblesse dénotant un manque de confiance en soi. Un tel malaise est un mal-être intime indifféremment perçu par l'hôte comme la reconnaissance d’une infériorité embarrassée ou comme une déclaration de supériorité méprisante.)

Or, dans l'hésitation, le désir d'assimilation de l'exilé est parfois bien présent et pas seulement pour ressembler à ses nouveaux voisins, plutôt pour se fondre miséricordieusement dans leur foule, pour disparaître, car au moment où serait abolie la singularité, serait effacée du même coup l'histoire qu'il veut peut-être oublier. Changer de langue, c'est être utopiquement sans passé et poser un sujet neuf dans une langue nouvelle, celle des autres de cet autre pays. Mais en même temps, changer de langue c'est, au contraire, éprouver tout le poids de la langue natale incomprise et intraduisible qui tend sa lourde toile derrière les mots ludions du nouvel idiome et emporte dans sa nuit l'impossible communication. Dans cet écart, vient peut-être l'écriture, c'est à dire la tentative d'être au monde dans la langue de tous les autres.


1Sabine Wespieser, 2008.

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