Savoir écrire
Il faut de l'humour à Torgny Lindgren pour consacrer un roman, La Bible de Gustave Doré, à un héros qui ne sait ni lire ni écrire mais dont la vie s'attache à un livre privilégié, le Livre, celui qui renferme les Ecritures, une Bible illustrée par Gustave Doré à un moment de sa vie où le Maître n'était plus au fait de son art, selon les amateurs ainsi que cela est signalé dans le roman même. Le même humour s'exerce dans ce propos du narrateur : « Je réalisai que la grâce de la création littéraire était donnée à tous les êtres humains, pas seulement à ceux qui savent écrire ».
Un humour qu'il serait dommage d'alourdir par trop de commentaires.
Cependant, cette phrase mise sur le compte du naïf narrateur de ce roman, un « innocent » disait-on autrefois, s'enroule autour de l'énigme de l'écriture – qui est peut-être autre chose que le langage écrit - . Le personnage fait le procès du langage écrit tout au long du récit. « L'alphabet n'est que le sommet extrêmement insignifiant d'une vague sur le vaste océan que constitue la langue. Les quelques lettres qu'il comporte sont dérisoires comparées aux innombrables sons qu'elles représentent. Les sons aussi ne sont que des insinuations de la complexité, de l'ambiguïté et de l'immensité de la véritable langue sous-jacente, insinuations perceptibles uniquement par hasard et fortuitement. L'alphabet est simple de la même façon que le serait une carte de la Suède tracée par un visiteur occasionnel et, de surcroît, dessinée après son retour au Japon. Tout est, dans le meilleur des cas, approximatif. Et l'âme du pays et les âmes des hommes sont absentes. », p.109. La création littéraire, excédant le langage écrit, mais aussi oral serait alors un territoire qui se tient dans l'ailleurs des mots.
Vous protestez : Cela sent la métaphysique ! La littérature sans la matérialité de la lettre, ni même désormais, du son ! Une « âme » sans corps !
_ Au contraire. Parlons d'un autre ouvrage, L'enfant cru et les recours à l'écriture1, récit d'une autre « aventure menée pendant une douzaine d'années (de 1976 à 1989) au pays de l'écrit avec des enfants âgés de sept à quinze ans nécessitant une aide psychothérapeutique en hôpital de jour » (p.3). L'auteur, psychologue, a engagé avec les enfants des « jeux et travaux d'écriture ». La plupart d'entre eux ne savaient ni lire ni écrire - l'un d'eux est mutique et a participé à l'atelier en découpant des images - et ils ont dicté les textes dont témoigne le livre. Louis Bocquenet précise que si l'on trouve là de la « poésie », aucun des enfants « n'avait conscience de faire à travers l'écrit quelque chose de beau ou d'être dans une activité créatrice ». La poésie naît, pour le lecteur, de la fulguration de mots arrachés à la langue commune sous le coup de l'émotion, portés par la volonté des enfants de survivre psychiquement, subvertissant ainsi « contenances, convenances et rationalités » pour s'en prendre « directement aux mystères ou aux tabous », (p.4). Les enfants n'ont peut-être pas conscience des effets produits, reste que cette expérience insiste sur la fonction imageante de l'écrit. Non seulement les mots ont su recueillir le vécu brut de l'enfant et le formuler – en cela la matérialité du langage écrit ou oral est incontournable - , mais encore l'enfant « fait alors l'expérience essentielle qu'il peut être compris même en deçà ou au delà des mots, dans l'informulé », (p.27. La trace écrite transforme une douleur en un être au monde, en une présence. Alors seulement commence l'écriture.
Le narrateur de La Bible de Gustave Doré, quant à lui, fait de sa vie une création littéraire parce qu'il la déchiffre à la lumière de l'histoire biblique imagée et lui donne sens dans le récit qu'il en fait en la recomposant librement. Les événements, les épreuves auxquels il est confronté sont des fabulations littéraires pour le lecteur qui les découvre retranscrites après avoir été dictées à un magnétophone.
Qui dira que les écrivains ne sont pas, eux aussi, des errants face à l'irreprésentable, à l'impossible, « sous l'horizon du langage », comme le dit le beau titre de l'ouvrage d'Yves Bonnefoy2 ?
Non que le langage soit insuffisant, mais parce qu'une hantise secrète le mine. « J'appelle poésie ce qui, dans l'espace des mots, notre monde, a mémoire du surcroît de ce qui est sur ses représentations : mémoire des référents dans l'espace des signifiés », (p.8).
Quant à la lettre, la démarche dialoguée de poètes avec des artistes fait entrevoir qu'elle peut être un signe vers l'ailleurs des mots. On lira et contemplera avec profit à ce sujet l'ouvrage magnifique d'Yves Peyré, Peinture et poésie3.
Pourquoi s'attacher ici à cet ébranlement du langage écrit ? Parce que l'atelier d'écriture commence par et dans une traversée des mots, du langage vers l'écriture.
1Louis Bocquenet, CDDP des Côtes d'Armor, 1994.
2Mercure de France, 2002.
3Gallimard, 2001.