Rencontre avec... Muriel Crochet

Publié le par Nema Revi

       En mai 2009, quelques semaines après l'ouverture de l'exposition "J'ai capturé dans mes filets, que nous avons présentée dans ce blog, IBANT a rendu visite à Muriel Crochet dans son atelier de tapisserie à Angers, un lieu de création où l'on circule entre deux grands métiers à tisser et des tables où se rencontrent une foule d'objets et des morceaux et fragments aussi divers que colorés. Au fond de l'atelier, des boîtes à trésors, sur le sol, ça et là, des jonchées de pétales de fleurs. Sur les murs, des bobines en cascade, des étagères chargées de tissus, et puis, de ci, de là, des dessins, des tapisseries, des papillons extraordinaires qui s'évadent . Pour visiter l'atelier, cliquer L-atelier-de-Muriel-Crochet
      
       Licière, artiste, créateur, poète : comment décririez-vous votre démarche ?
       -
La démarche de quelqu'un qui cherche...

       Lorsque vous commencez une tapisserie, savez-vous exactement ce que vous allez faire, quels motifs, quelles couleurs vous allez utiliser ?
       - La tapisserie : un travail très construit, très technique. Tout d'abord, la maquette (c'est le projet en petit format sous forme de peinture, de collage ou croquis), puis le carton (agrandissement du dessin de la maquette au format de la tapisserie avec repères couleurs) et enfin le tissage du carton.
        Ce procédé ne laisse pas de place à l'improvisation dans la construction de la tapisserie, mais en revanche il laisse libre court à l'élaboration des couleurs qui font sans cesse référence à la maquette originale.

       Vous avez imaginé de métamorphoser les "arbres de vie" traditionnels que l'on trouvait sous des globes autrefois dans les familles de l'Ouest de la France et qui conservaient une trace des événements de la vie du couple  sous la forme de différentes reliques, médailles, rubans, lettres, menus objets... Est-ce une façon de réécrire l'histoire familiale sous forme de conte merveilleux ?
       - C'est plutôt de l'ordre de la continuité. L'histoire familiale est présente. Quand je commence à intervenir dans le globe, parfois tout tombe en poussière et avec ce qu'il en reste je poursuis ou j'invente une autre histoire. 

       Pourriez-vous citer cinq matériaux différents que vous pouvez utiliser pour créer un de vos insectes ou un "arbre de vie" ?
       - Les matériaux : fils de toutes sortes, fragments de tissu, fleur de cire, médailles, fleurs-miroirs, rhodoïd, fils d'or, pétales de fleur, le tout assemblé, brodé, détissé.

       Dans votre atelier, on voit plusieurs tapisseries avec le motif d'une maison, est-ce un motif important pour vous ?
       - La maison comme motif récurrent. Le lieu où se jouent les drames de famille... les secrets de famille derrière les façades impénétrables.
       Alors je me suis inventé une enfance dans une jolie maison avec de beaux papiers-peints. C'est aussi un hommage à H. Matisse, au titre d'une de ses dernières toiles, Le Silence habité des maisons.

       Et puis, de ces maisons, des fils s'échappent, s'évadent sur les murs, où vont-ils ?
      
- Les tapisseries s'ouvrent et laissent échapper le fil. Quelque chose se libère, ouf !

     Avec l'exposition au Muséum, on entre dans la maison. Là, c'est un labyrinthe avec le jeu de la pelote de fil rouge dévidée et d'improbables rencontres avec des êtres merveilleux comme on en trouve dans les contes. Cette exposition est-elle un territoire d'enfance pour vous ?

      
- Au Muséum, on pénètre dans la grande maison endormie... Je la réveille avec mon fil rouge. Un territoire d'enfance, bien sûr, l'envie de renouer avec le jeu et de conjurer les peurs.

       Comment est né ce projet d'une exposition de votre travail au Muséum des Sciences naturelles ?
       - Ce projet est né de l'envie d'exposer mes insectes en regard des collections d'entomologie du Musée. Puis de raconter une histoire. thérèse Bonnétat s'est jointe à moi pour réaliser cette exposition.

       Pouvez-vous préciser les relations que que vous établissez entre votre travail et les collections du Musée ?
       -
Créer des correspondances : porter le regard au plus près du minuscule, retrouver la pensée des naturalistes du XIXeme siècle, se pencher sur l'étude, la nomination, la classification. Inviter à prendre le temps, à décaler le regard pour mieux voir...

       Qu'avez-vous capturé dans vos filets ?
      
- J'ai capturé dans mes filets de l'air, du temps, de rouges pensées...

       En parcourant l'exposition, on ressent, en tant que visiteur, une grande liberté, inhabituelle dans un musée mais aussi dans bien des expositions, avez-vous aussi ce sentiment ?
      
- Ça me fait plaisir que le visiteur ressente cela. L'exposition est une invitation à partager des sentiments communs.

       D'où viennent les mots écrits au fil rouge sur les murs ?
      
- Les mots sont ceux de Thérèse, écrits pour le lieu. On retrouve l'intégralité du texte dans le livret. Je les ai empruntés et fixés au mur. Ils sont là comme une proposition que l'on peut saisir.

       Ce n'est pas la première fois que vous utilisez des mots dans vos oeuvres, mais ici, ils forment des phrases : celles de l'écrivain Thérèse Bonnétat. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
       -
Thérèse a écrit de son côté en s'inspirant du lieu, des collections et de mon travail. Nous avions l'idée de créer une correspondance entre texte et textile. Mais comment procéder ? Quelle forme cela peut-il prendre ? Comment exposer un texte ? Je me suis emparée de ses mots avec mon fil rouge à hauteur d'enfant.

       Dans le livret de l'exposition, vous dites : "
les écrits avec mon tricotin ont pris corps sur les murs du Musée". Y a-t-il pour vous une matérialité, une présence physique du mot tissé par vos mains avec le fil de laine qui capturerait en quelque sorte la réalité, le référent, mieux que le mot abstrait ?
      
- J'ai eu une sensation incroyable en "écrivant" les mots au mur. Ils ont pris corps véritablement, physiquement, esthétiquement à bonne hauteur, bonne intensité. Le rouge m'a "pété" à la figure ! J'ai ressenti quelque chose de juste, d'évident, de vivant ! On y est !

       Le mot "texte" est de la  famille du mot "tissu" ; vous sentez-vous écrivain lorsque vous créez des tapisseries ?
       -
Je suis maçon quand je tisse, pas écrivain. Je construis des murs.

       Pourrait-on dire, cependant, que vous racontez avec des images, des motifs ?
      
- Ce que je raconte ? Sans doute les murs de l'enfance blessée...

       Les créatures que vous créez sont des êtres fragiles, minuscules dans la nature, éphémères, ce sont aussi des créatures de l'air ou de la suspension, par  quoi êtes-vous attirée chez elles ?
      
- Je crois que c'est un parti pris timide et que j'ai peur d'en faire trop ! Alors ces "créatures de l'air" peuvent s'envoler, s'échapper !
       Je ressens souvent dans ma vie l'envie de m'échapper des situations...
       Je chasse mes vieux démons.


       La maison, le jardin, ses fleurs, ses insectes métamorphosés comme dans un conte. En seriez-vous la fée ?
      
- Je m'entoure des choses que je collecte, que je ramasse... Elles me nourrissent, me rassurent, m'inspirent.

       Ce n'est pas dit dans l'article du blog qui présente l'exposition, mais dans l'atelier et au Musée,  on peut aussi penser à Jérôme Bosch et au Jardin des Délices. Votre atelier, c'est un peu  le monde au premier matin de la Création. Pensez-vous, comme l'architecte Paul Andreux, que l'art "complète le monde" ?
       - "
L'art complète le monde"... Je fais un travail au bord du monde... Je pose ma pelote au bord, au bord des larmes, du fou-rire, une pelote de mots qui accroche sur son fil tous ces moments de tumulte et de fragilités...

      
Merci Muriel.

   On peut visiter le site de Muriel Crochet : www.muriel-crochet.com


Publicité

Publié dans Rencontre avec...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article